Alien 5 Eternity (second épisode)

 





CHAPITRE N°7
Les trois fuyards cavalaient sans se retourner, s’enfonçant toujours plus profondément dans les sous-sols du Grand-Paris. Ils n’avaient pas vraiment l’air de touristes venus visiter les catacombes et ne s’arrêtèrent pas pour admirer les splendeurs funéraires d’antan, les crânes et ossements qui ornementaient les niches et les galeries souterraines. Les deux fugitives et Volvic passèrent devant à toute vitesse sans les honorer de leur attention. Le faisceau de lumière du petit canidroïde glissait le long des galeries en ondulant sur les empilements d’os bruns entrecroisés et de boites crâniennes luisantes. Cortège funèbre qui les escortait dans le monde des ombres vers le monde des vivants.
Volvic savait à peu près où ils se trouvaient, mais il lui manquait un repère. Un furtif reflet lui fit soudain tourner la tête. Il aperçut brièvement une stèle de marbre noir scellée sur son socle de pierre et la reconnut aussitôt. Tout le reste du trajet lui revint en mémoire. Plus aucun risque de se tromper. Il aurait pu les guider, les yeux fermés.
- Là...! À gauche !

Anticipant le brusque ralentissement et les dix G de pression qu’allaient subir ses bollocks, Volvic inspira un grand coup et bloqua sa respiration, muscles crispés, fixant vainement son attention sur autre chose. Il eut à peine le temps de déchiffrer, au croisement, le nom de la rue gravé dans le calcaire et projeta son esprit vers l’avant en serrant les dents. Les "Bains Romains", enfouis sous l’ancienne Place de l’Odéon, étaient la prochaine étape. Venait ensuite la "Salle des Sentinelles", inondée en permanence. Et enfin, "L’Arche", un imposant tunnel qui menait au Sound-Club.
Les deux fugitives traversèrent les "bains romains" au pas de course, puis se dirigèrent vers la "Salle des Sentinelles". Elles sentirent le sol se ramollir sous leurs pas et durent redoubler d’efforts pour arracher leurs semelles de la couche de boue qui recouvrait le sol. Une nappe d’eau vaseuse apparut bientôt et leur monta très vite jusqu’aux genoux. Puis enfin, en bout de galerie, le faux-plat s’inclinant toujours plus vers des profondeurs nauséabondes, elles pénétrèrent dans la "Salle des Sentinelles", immergées à mi-cuisse.
Elles s’enfoncèrent brutalement dans la vase avec leur fardeau, et manquèrent de perdre l’équilibre.
- Putain, merde...! J’avais oublié les marches ! s’exclama Volvic.   
Des centaines de colonnes érodées, marbrées de moisissures blanches, s’élevaient au dessus du lac miroitant et s’alignaient à perte de vue devant eux, masquant l’issue qu’ils convoitaient, là-bas, à l'autre bout de l’immense salle. Ils repartirent… Les «Sentinelles» s’animèrent alors dans la lumière qui oscillait. Les ombres verticales des piliers de grès s’abattirent brusquement et se mirent à danser sur la surface des eaux croupies. Les hautes colonnes semblaient se balancer et tournoyer dans le faisceau lumineux en entrainant toute la carrière dans une danse effrénée. Les fuyards fendirent péniblement le cloaque putride au travers des ombres chancelantes, laissant un large et trouble sillage brunâtre se perdre dans l’obscurité, derrière eux.
Call ne souffrait pas, mais fondait littéralement de l’intérieur. Elle avançait laborieusement en soutenant Volvic contre son épaule et jetait sans arrêts des petits coups d’œil en arrière. Elle serrait le pan de sa veste contre sa blessure pour empêcher l’eau d’y pénétrer et devait se soulever sur la pointe des pieds pour éviter les vaguelettes et éclaboussures qu’elle provoquait. La Mutante, elle, était dans son élément. Imperturbable, téméraire et tenace, elle fuyait l’ennemi avec la sérénité d’un grand chasseur. Volvic, tiraillé entre les deux, sentait cette dernière le trainer dans l’eau à sa suite avec vigueur, tandis que l’auton, épuisée, le retenait en arrière.
Ripley s’arrêta soudainement.
- Passe devant… Je m’occupe de lui…! dit-elle en s’adressant à Call.
Elle refila le canidroïde à l'auton, puis lâcha l’homme blessé.

- Grimpe sur mon dos ! ordonna t-elle. 

Volvic s’exécuta, trop heureux de sentir ses bollocks pendre à nouveau librement. La Mutante saisit les jambes du civil pour s’en ceinturer comme on enfile un barda et repartit illico. Call resta en arrière pour protéger leur fuite. La traversée ne dura qu'une minute. 
Arrivée à quelques mètres d'une esplanade surélevée, Ripley tomba sur des marches qu'elle escalada à grandes enjambées. Elle déposa le civil à quai, puis aida Call à s'extirper de la vase. Face à eux, scellée dans la pierre, une solide grille de fer forgée condamnait le passage. L’auton éclaira l’intérieur à l'aide du canidroïde. Un étroit couloir et une vieille porte de tôle rouillée les séparaient encore du monde des vivants.
Ripley comprit, tout de suite, en les prenant dans ses mains, que les énormes barreaux d’acier seraient impossibles à écarter, ni même à desceller. Il lui fallait trouver quelque chose de coupant sans tarder. Elle n’allait tout de même pas se taillader les veines avec les dents...!
- Call…! Ton couteau, tu l’as encore…!? 
L’auton trouva l’idée désagréable, mais dégaina sans hésiter l’arme cachée dans sa bottine pour la lui donner. Ripley empoigna le barreau le plus abimé. Des veines sombres apparaissaient sous sa peau blafarde. Elle glissa la lame sous son poignet, puis trancha net dans la chair.
Une vapeur acre et irritante se dégagea de la profonde entaille, puis le sang déborda brusquement et s’écoula à grosses gouttes sur la croûte de peinture qui se mit à grésiller instantanément. Le fer se mit ensuite à frire et à bouillir dans un nuage de fumée jaune, puis à fondre entre les doigts de la Lieutenant sous les épaisses coulées orangées de son sang salvateur. Cinq secondes suffirent. Ripley retira sa main encore fumante et finit de faire céder l’acier. Sa blessure au poignet se tarit aussitôt et commença à se refermer tandis qu’elle pliait le métal en le tirant vers elle. Volvic, ébahi, regarda l’entaille ensanglantée se cicatriser en quelques secondes avant de la voir disparaitre totalement dans les traces de sang caillé. Call n’avait cessé d’éclairer l’incroyable scène qui venait de se dérouler sous ses yeux et Volvic s’extasiait sans plus se soucier du reste. 
- Il n'y a pas de temps à perdre ! s’exclama Call en poussant le civil devant elle.

Elle se faufila par l’ouverture, après lui. Ripley fit de même, puis tenta aussitôt de redresser la barre d’acier qu'elle venait de plier afin de bloquer l'accès. Elle tendit le bras à l’extérieur pour s'en saisir.
Soudain, au travers de la grille, dans le faisceau de lumière que Call dirigeait vers elle, Ripley vit l'escouade de soldats-androïdes surgir d'entre les "sentinelles" tremblotantes, à moins de vingt mètres d’elle. Ils foncèrent dans sa direction, glissant par-dessus les eaux noires.
- La porte…vite ! cria Call en entrainant Volvic avec elle.
Ripley tira de toutes ses forces sur le pic de fer forgé pour le remettre en place. Le barreau de métal remonta légèrement, puis rompit brutalement dans sa main en sonnant comme du cristal. Elle trébucha en arrière, manquant de s’embrocher l’œil, roula sur le sol et se releva d’un même élan.
L'Auton et Volvic s’acharnaient sur la porte condamnée à grands coups d'épaules lorsqu’ils entendirent un  effroyable cri de bête sauvage. Ils eurent à peine le temps de se retourner et de s'écarter en voyant la Lieutenant débouler comme une furie. Celle-ci sauta, un pied en avant, contre la porte métallique, et l’ébranla violemment. Le panneau de tôle s’arracha presque sous le choc, durement cabossé. Elle se mit ensuite à la transpercer sauvagement de part en part avec le pic d’acier qu’elle avait gardé en main, frappant aussi du poing jusqu’à en déchirer le métal.
- Ellen…! Ellen…! 
Ripley perçut la détresse qui émanait de l'appel désemparé lancé par Call. Elle s’arrêta net et fit volte-face. À l’autre bout du passage, un petit soldat-androïde la tenait en joue. Il parla d'une voix monocorde et synthétique :
- Rendez vous ! Il ne vous sera fait aucun mal si vous obtempérez ! 

Deux de ses équipiers vinrent se poster en renfort à ses côtés et braquèrent leur arme sur les fuyards. 
La pointe de fer forgé brandie telle une lance, la Mutante n'hésita pas une seconde. Le pic d’acier fila comme une flèche et…Croc… transperça le cou du soldat-androïde de part en part. Radical...! Le soldat perdit le contrôle de sa pauvre tête et tomba comme un sac, s'empalant sur le barreau de fonte brisé.
Un de ses co-équipiers lui vint immédiatement en aide. Un autre, réitéra l’ordre d’obtempérer :
- « Rendez vous ! Nous sommes autorisées à tirer sans sommations ! Rendez vous et il ne vous sera fait aucun mal ! ».
Des menaces, rien que des menaces ! pensa Volvic. Il le voyait bien que ces imbéciles d’androïdes n’osaient pas faire ce qu’ils disaient. Un courage inattendu s’empara de lui et il se mit à leur faire un gros doigt, se moquant avec jouissance du soldat court-circuité qui faisait la girouette avec son pic fiché dans le cou et son barreau planté dans le cul. 
Call, sur le qui-vive, surveillait l’escadron de soldats-androïdes. Ripley retrouva un peu de sa raison. Elle recula d’un pas, puis d’un seul coup de botte explosa la serrure de la porte.
La soudure éclata sous son talon. La porte s’arracha de son cadre avec une violence inouïe, comme projetée par une bombe. Le panneau de métal frappa la pierre contre le coin du mur, puis sous la brusque tension s’arracha brutalement de ses gonds en se déchirant. Ejectée, la porte vola en tournoyant sur elle-même en travers de la vaste galerie que les fugitifs venaient enfin d’atteindre, elle rebondit sur le sol en virevoltant puis s’écrasa comme une crêpe avant de finir sa course folle sous les pieds d’une bande de "djeuns" hébétés. Quelles ne fut leur surprise et leur subite frayeur...! Les "djeuns" s’écartèrent en bondissant pour éviter de se prendre le panneau métallique dans les tibias. 
Tous les civils, présents à ce moment-là dans la vaste galerie illuminée s'attendaient à voir apparaitre un escadron de militaires ou de policiers venu faire une descente au "Voie Lactée". Ils furent à la fois surpris et rassuré lorsque les trois fuyards déboulèrent en pleine lumière. Volvic, son canidroïde sous le bras, se retourna vers les deux fugitives.

- C’est par là...! dit-il en se mettant à courir.

Call et Ripley le suivirent au pas de course, se faufilant au milieu des passants qui allaient et venaient dans le tunnel.  Si les civils qui les croisaient prenait un air ahuri, ils n’en n’étaient pas pour autant inconscients. Certains d’entre eux, plus physionomistes que les autres, crurent avec une grande justesse reconnaitre la "Mutante", ainsi nommée par les médias, et son accolyte androïde, toutes deux recherchées par la police territoriale. Notamment, un petit malin surnommé Washi. Un "djeun"  
Sans se soucier du danger qu'il courait, ce dernier jeta un coup d’œil dans la pénombre du couloir d’où la "Mutante" avait surgit. Il renifla l’odeur d’eau croupie, puis tenta d’apercevoir quelque chose dans le fond; mais tout était noir et étrangement calme. Donf, le pote qui l'accompagnait, s'impatienta.
- Oh… Washi ! Qu’est-ce tu fous…? Tu vois bien qu’y a personne !  
- Attends… Attends…! répondit Washi.
L'attente ne fut  pas longue. Les sustentateurs se mirent à bourdonner dans l’obscurité du couloir et il eut à peine le temps de se jeter sur le côté. Le faisceau d’infra-basses l’atteignit à la nuque et l'assomma proprement. "Ah…! Les bâtards !" pensa-t-il avant de tomber à genoux.
Heureusement, les ondes mortelles n’étaient pas réglées pour blesser, mais pour immobiliser l’adversaire. Le méchant coup de semonces lui remua les tripes et lui donna envie de gerber.  Donf, lui, eut de vilaines contractions qui le plièrent en deux. Fervents adeptes des Méga-Sound-System et donc habitués aux basses fréquences, les deux amis récupérèrent immédiatement leurs esprits, mais restèrent comme indécis.
Le souffle muet toucha les autres civils de plein fouet, leur coupant la respiration et les paralysant durant quelques secondes. Tous furent consternés, si ce n'est révoltés, par l'audace criminelle des soldats-androïdes qui s’élevèrent brusquement au dessus d’eux en les menaçant de leurs armes.
CHAPITRE N°8
L’audacieux Washi, même étourdi, réfléchissait à toute vitesse et luttait pour retrouver le contrôle de son corps. Il n’en avait peut-être pas l’air comme ça, mais sa grande carcasse malade était à toute épreuve. Il resta un moment à regarder défiler l'escadron de soldats-androïdes sans pouvoir réagir, puis il commença à se redresser sur ses quatre membres. Évaluant la distance qui le séparait de ses ennemis, cherchant la faille, il se prépara à bondir, quitte à risquer une nouvelle décharge.
L’occasion se présenta enfin avec le dernier soldat-androïde, blessé et hésitant, presque lent. Celui-ci bringuebalait de la tête et tenta maladroitement de s’envoler. Washi n’hésita pas une seconde. Retrouvant soudainement toute son énergie, muscles bandés, il fonça tête baissée. Encore accroupi, il se détendit violemment, et d’un putain de coup d’épaule dans les jambes, renversa le soldat chancelant qui passait à sa portée. Et BAM ! En plein dans le mille ! L’androïde chancela. Déjà blessé au cou et endommagé, ce dernier ne put se redresser et fila droit dans le mur.
Donf, exalté par l’héroïsme de son super-pote Washi, exulta et se déchaina. Comme lui, il se foutait de recevoir dix mille volts dans les pattes. Il regarda le soldat-androïde partir de côté et basculer en bourdonnant de l’intérieur, rebondir sur la paroi rocheuse en provoquant des étincelles puis, direct, s’écrouler comme une merde sur le sol en roulant et tambourinant. Donf lui sauta dessus. Et aussi dur, net et précis qu’il puisse l’être, lui asséna un énorme coup de pied en plein menton. Le cou, déjà bien amoché, se brisa net… CLAC…! Tous les djeuns connaissaient le talon d’Achille de ces saletés de robots.

Le soldat androïde n'était malheureusement pas hors d’état de nuire. Il pouvait encore vider toutes ses batteries et leur balancer une purée d’infra-basses électrifiées à renverser un troupeau d’éléphants. Il fallait lui faire sauter le fusil des mains ou en arracher le cordon de commande sans prendre un coup de bourre. Ce qui paraissait tout-à-fait impossible.
Washi se releva avec une grande idée en tête. Il venait d’apercevoir le bas de la porte en tôle démantelée qui tremblait dans son cadre, à quelques mètres de là et fut dessus en un bond.
De son côté, Donf criait en éructant et en shootant comme un forcené dans l’arme du soldat.
- Foutu droïde…! Tu vas lâcher, oui…! 
Washi remit la porte sur la tranche, puis en arracha le montant rouillé qui pendouillait à moitié, avant de le jeter un peu plus loin. Enfin, il souleva la porte d’acier par les bords, la bascula par-dessus tête pour la mettre à l’horizontale, puis fonça sur le soldat-androïde. Il cria à son pote de dégager.
Donf comprit tout de suite l’idée de génie que son pote venait d’avoir. « Trop méchant ! » pensa-t-il. Il délaissa son punching-ball pour lui laisser le champ libre.
Le soldat androïde patinait de l’intérieur. L’épais cordon d’alimentation qui sortait de son ventre s’étirait jusqu’à la crosse du Multi. Washi stoppa net dans son élan pour donner plus de force à son geste. La porte métallique fila entre ses doigts et le tranchant de la tôle vint frapper l’androïde en plein ventre. Celui-ci redressa brutalement le buste quand le bord effilé du panneau sectionna son "artère principale". Ses jambes se raidirent et une dernière pétarade électromagnétique s’échappa de son orifice recto-pulseur. Des gerbes d’étincelles s’échappèrent du cordon d'alimentation, manquant de brûler les chevilles de nos deux héros. Puis enfin, la  porte s’abattit sur la tête du soldat-androïde en se disloquant, le recouvrant de sa tôle rouillée comme un linceul posé à la hâte.
CHAPITRE N°9
Dès qu’il atteignit l’entrée du "Voie Lactée", Volvic ressentit à nouveau des vertiges et se retint fermement à Call. Les énormes infra-basses crachées par les méga-enceintes-canons du Sound-Club, bien qu’inaudibles à l’oreille, traversaient aisément l’épaisse paroi rocheuse et venaient le frapper à l’estomac. Il secoua la tête et cligna des yeux pour chasser le voile étincelant qui l’aveuglait.
Une dizaine de "djeuns" se tenait un peu à l’écart de l’entrée. Les uns, écroulés ou adossés contre la roche, se préparaient leurs cocktails; les autres, debout dans le passage, braillaient comme des animaux et fumaient de vrais splifs de vraie beuh en sirotant leur krakoa. Tous plissèrent le front en regardant passer les deux fugitives et leur compagnon, l’air de dire « Mais qui c’est, ceux-là…? Regarde-moi-ça, dans quel état y’ sont…! ».
Ripley fendit la foule de civils qui se pressait à l’entrée, écarta tous ceux qui la gênaient d’un geste ferme ou d’un regard foudroyant, et se retrouva en moins d’une seconde face aux deux portiers de services. Deux masses informes aux visages tout aussi flous. Quelques mâles intentionnés s’énervèrent un peu, se moquant de son look bidon et de sa grande taille. Et puis de son odeur, aussi.

Ripley ne perdit pas son temps à demander la clef poliment. Elle empoigna les deux videurs par le cou et les plaqua contre l’épaisse porte blindée, leur coupant la respiration. On les avait prévenus. La force de la "Mutante" était vraiment hors du commun. 

- La porte…! ordonna-t-elle.
Suffoquant sous la terrible poigne de la Lieutenant, l'un des vigiles brandit la télécommande qu’il tenait dans le creux de sa main et cliqua dessus. La porte coulissa, laissant brusquement s’échapper un énorme flot de basses dégoulinantes, fourrées d’infra-basses.
Ripley desserra son étreinte, puis tendit la paume de ses mains sous le nez des deux videurs. Elle n’eut pas besoin d’en rajouter. Les deux sous-fifres lui tendirent docilement leurs boitiers de commandes. Les trois fuyards s’engouffrèrent dans le "sas de compression" et l’instant d'après, la lourde porte d’acier se refermait sur eux.
Ils avancèrent vite, le long d’un large couloir mal éclairé. La musique encore confuse formait un mur du son à vous en fissurer la colonne. Ils croisèrent un couple de civils indolents qui se bécotaient, puis quelques clients hagards qui sortaient se rafraichir les neurones. Ils passèrent ensuite trois ou quatre doubles portes battantes faisant office d’étapes préparatoires (ça évitait de trop recevoir en une seule fois et de se mettre à tout vomir en débarquant dans la Grande Salle ) et enfin, ils pénétrèrent dans l’Antre du Sound-Club... le Sanctuaire des mercenaires, l’Exutoire sacré des civils, le Centre du Monde, l’Enfer du Son...! Volvic manqua de s’évanouir.
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A l’extérieur, sous la grande Arche, devant l’entrée du "Voie Lactée", l’ambiance et le ton étaient montés de plusieurs crans. La bande de djeuns avait immédiatement ouvert les hostilités en voyant débarquer les militaires. Ils hurlaient en gesticulant et injuriaient l’escadron de soldats-androïdes en leur balançant des canettes de krakoa. De nombreux civils s’éclipsèrent sans plus attendre. Les plus intrépides décidèrent de rester, s’improvisant pour l’occasion en lanceurs de canettes.
L’escadron de soldats formait une farandole effrénée au dessus des civils et tournoyait dans la lumière de l’enseigne comme les chevaux de bois d'un manège d'autrefois. Les canettes volaient dans tous les sens, brisant des néons, frôlant les armures, ricochant dessus, éclatant en gerbes de mousse quand la cible était atteinte... et faisant plus de bosses sur le crâne des civils que dans la carcasse des soldats-androïdes. Les civils surexcités commencèrent à s’essouffler et à en avoir par-dessus la tête de ces saletés d’androïdes qui les narguaient sans avoir les couilles d’attaquer.
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Le Lieutenant Haribo aurait voulu tirer à ce moment précis pour tous les assommer avec une bonne salve d’infra-basses. Ces sales voyous pouvaient s’estimer heureux de ne pas avoir reçu ce qu’ils méritaient, se disait-il tandis qu’il observait la bande de djeuns et de civils en train de s’activer au centre de son écran holographique. Il était un peu sur les nerfs, mais ne s’affolait pas. Contraint et forcé par l’état-major de se mettre en mode défensif, il attendait sagement de pouvoir reprendre les commandes, attentif au moindre petit changement de situation qu’il lui fallait signaler. Il savait seulement que son escadron était le seul, déjà, sur place, et il était impatient de repartir avant que les autres ne viennent lui voler la victoire.
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CHAPITRE N°1O
Le Général D’ARKO était en pleine négociation. Assis au bord du bassin ovale, il contemplait la Terre, ses océans d’émeraudes, ses continents verdoyants et ses neiges flamboyantes. Il faut le dire comme c’était. Il était légèrement penché en arrière et caressait le sable de ses mains velues tout en matant du coin de l’œil la généreuse bouche de sa maitresse en fonction. Soudain, subitement énervé par le ton que prenait son interlocuteur, il se redressa les poings serrés. Jeta les deux poignées de sable qu’il tenait dans ses mains à la baille et repoussa l’androïde. 
- Ecoutez, les frangins, si vous me faites perdre encore mon temps, je fais péter toutes les issues de votre boite à musique ! 
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Def (Def pour Défoncé), se tenait debout, au milieu de l’office où il se trouvait avec son frère, Deg (Deg pour Dégueulasse). Leur bureau, situé au dessus de leur Sound-Club, était installé dans un antique bunker du deuxième millénaire. Bien calé dans ses godillots renforcés, les mains posées sur la taille, la tête renversée en arrière, Def répondit nonchalamment :
- J’comprends l’malaise, Général, mais on y peut vraiment rien. Ce sont les djeuns de la Cité qui veulent se la donner. Vous les connaissez. On peut pas faire grand-chose !
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Ces deux abrutis cherchaient à le doubler, il en était certain, pensa le général. Il lui fallait être plus pressant et menaçant. Il leur parla d’une voix pleine d’une lassitude exaspérée :
- Faites entrer mes soldats dans la minute, les gars… et tout ira bien ! 
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- Pas d’problème ! fit Def, en faisant un clin d’œil à son frère.  Y z’ont qu’à frapper à la porte et on leur ouvrira…! 
Deg, vautré au fond du canapé, se fendit d’un grand éclat de rire muet et d'un gros doigt.d'honneur.
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Le général haussa le ton.
- Nom de Dieu…! Te fous pas d’ma gueule, mon garçon ! Je vous donne une minute pour débloquer tous les accès, pas une de plus ! 
Ces imbéciles risquaient de lui faire perdre la bataille à vouloir ainsi jouer aux cons. Il se mit à réfléchir aux solutions les plus extrêmes, dans la perspective d’une percée foudroyante. Il examina d’un air pensif son membre se recourber, se ramollir et se flétrir entre ses épaisses cuisses poilues. Son gland terne et tout fripé s’enfonça lentement dans l’eau, puis tout ce qui restait de son muscle "divin" se dessécha comme limace au soleil et s’effondra sur le sable. Il ne pouvait pas laisser les choses en l’état.

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- « Y m’prend pour une bite, lui…! Comme si j’avais besoin d’ses conseils ! » s’exclama Def.

Dans un geste rageur, le mercenaire balança son oreillette au milieu des sachets déchirés et des flacons de pilules que son frère avait étalés sur la table basse pour en faire la check-list.
- Merde…fais gaffe ! Y'a toute ma "pharmacie", là...! s'écria Deg
Ce dernier se précipita en avant pour rattraper le flacon qui roulait sur le verre de la table et renversa du même coup tous ceux posés devant lui. Merde...! Trop con, le mec ! Deg s'éjecta du canapé et se mit aussitôt à ramasser les petites pilules colorées tombées dans les profondeurs du tapis.
- Laisse tomber, Deg…! On a pas l’temps ! lança son frère.

Deg se redressa sur les genoux et fit glisser sa maigre récolte à l’intérieur d’un flacon, puis regarda son frangin.
- Quoi...?
Def répondit :
- T’as oublié "La Mutante", ou quoi…? Il faut l’avoir avant eux ! 
- T’inquiètes, elle peut pas aller bien loin…! argumenta son frangin. « Y’a pu qu’à la cueillir ! » ajouta-t-il, pour se justifier à nouveau. 

Son ainé ne lui rétorqua rien. Contournant la table basse, il fouillait du bout du pied sous les mèches crasseuses du tapis.
- Bordel…! T’as pas vu mon oreillette…? 
- Nan…! Ah, si…la voilà ! 

Deg se souvenait avoir posé le pied sur quelque chose. Il reprit l'oreillette et la lança à son frère. Def la réajusta immédiatement.
- Ah, putain...! C’est dégueu…! 

Deg se marra comme un gamin. Def essuya son oreille de ses gros doigts poisseux, puis souffleta sur l’appareil pour en décoller les poils et les grains de poussières. 
- Bon…! Y s’agit plus d’glander, frelot...! Prépare nous des cocktails pour la route. J’m’occupe du matos! 
- Ok… c’est parti ! 

Deg tira la table basse à lui et commença à faire le tri. L’arsenal des deux tueurs se trouvait dans une pièce adjacente, reliée à leur "bureau" par un petit couloir très secret. Def se dirigea vers un imposant présentoir holographique placé contre un mur de la pièce et encombré d’une très impressionnante collection de vagins empruntée aux sites des musées virtuels d’arts modernes et primitifs. De magnifiques vulves aux rondeurs excessives et aux couleurs chatoyantes s'alignaient sur les étagères. Il pointa sa télécommande dessus et d’un clic, fit tout disparaitre. La porte dissimulée coulissa, libérant un passage dans le mur de béton par lequel il s’éclipsa.
Def franchit l’étroit couloir jusqu'au renfoncement qui cachait l’entrée de la salle d’armes. Il en déclencha l’ouverture et alla aussitôt décrocher du mur les mitrailleuses qui y étaient exposées; deux magnifiques bijoux datant de la dernière guerre civile. Il les posa sur le vieil établi d’inox pour les charger.  

De son côté, Deg, après avoir broyé ses pilules, mélangeait les poudres colorées et en bourrait tous les petites pipes en verre rangées devant lui.
Def revenait déjà. Il s’extirpa du passage, puis alla poser les deux armes sur le canapé. 
- Faut qu’je supervise…! lança t-il. 

Et il sortit à grands pas. Il traversa un couloir éclairé par de vagues néons tremblotants, atteignit rapidement l’autre extrémité du sas, déverrouilla la sécurité à l’aide de sa télécommande et pénétra dans la salle de contrôle par une porte coulissante. Il y avait là, une dizaine d’employés. Un mur d’écrans holographiques aux images en 3D, haute résolution, se dressait devant eux et illuminait toute la pièce.
Attentifs à la moindre incartade, les dix contrôleurs surveillaient tous les recoins du Sound-Club, prêts à sonner le service d’ordre dès la plus infime violence. Def s’approcha du responsable, lui posa la main sur l’épaule et se pencha à son oreille pour lui glisser quelques mots. Immédiatement, celui-ci termina sa tasse de café tiède et mal torréfié,  puis se connecta sur le canal général. Il ordonna alors à son équipe d’évacuer les lieux sans tarder :
- Vous êtes tous relevés. Vous avez une heure avant de revenir aux nouvelles, dans le même état que maintenant. Exécution ! 
Tous se levèrent précipitamment de leur place et quittèrent la salle de contrôle. Def attendit que le panneau d’acier se referme sur eux, puis ordonna au responsable :
- Fais-moi un balayage du bar près de l’entrée. Et vire moi le reste, j’veux voir que ça !
L’employé s’exécuta. La quarantaine d’hologrammes disparut aussitôt pour laisser place à une scène de bar, tout ce qu’il y a de commun. Des serveurs allaient et venaient avec leur plateau en équilibre au dessus de la foule. Une foule bigarrée, sexy et excentrique, mâles en rut et femelles disponibles, était assise au comptoir. Il n’eut pas beaucoup de mal à trouver celle qu’il cherchait.
- Là…! Les deux clochardes qui regardent le diffuseur. J’veux pas qu’tu les lâches. Surtout la grande…! Et surveille aussi les militaires qui sont à l’entrée. Tu m’préviens dès qu’ça bouge un peu ! 
CHAPITRE N°11
Comparées aux énergumènes qui squattaient le bar, sapés, déguisés, maquillés et artistiquement décorés des pieds à la tête, les trois fuyards ressemblaient à ce qu’ils étaient. Certains clients qui les observaient du coin de l’œil se demandaient comment ils avaient pu entrer, accoutrés de cette manière, sales et sanguinolents. Ils avaient l’air de rescapés sortant d’un accident ou de mercenaires en fuite.
Volvic leur donna d’ailleurs, tout de suite, une très mauvaise impression. Les vibrations surpuissantes avec lesquelles tout le monde s’éclatait, ne lui laissèrent aucune chance. Frappé de plein fouet par une vague d'infra-basses, il s’effondra dans les bras de Call. La nausée le submergea et le força à rendre les derniers glaires ensanglantés qui lui encombraient les bronches. Il vomit le tout, sang et crachats, sur les pieds d’un serveur très pressé qui sortait de la foule agglutinée. Ce dernier, glissant légèrement sur les caillots de sang visqueux, faillit en perdre l’équilibre. Il s’arrêta net et sans perdre une once de son flegme leur proposa son aide. Il se pencha vers l'auton pour lui crier à l’oreille.
- Si vous le désirez, je peux vous faire accompagner en salle de dégrisement. Vous y trouverez un médecin…! 

L’odeur nauséabonde qui se dégageait des habits souillés des trois fugitifs lui sauta soudain aux narines.
Call continua à marcher vers le bar, retenant Volvic par la taille pour éviter qu’il ne s’écroule à terre. Elle regarda le serveur de ses grands yeux qui vous donnaient pitié et chercha à le rassurer :
- Merci…! C’est à cause de la musique. Des basses ! 

Elle s’était mise à crier en voyant le serveur qui se tordait le cou pour essayer d’entendre ce qu’elle disait. Elle ajouta :  Ça va lui passer…! Aidez-moi plutôt à l’installer au bar, en attendant ! 
Le serveur chercha du regard un quelconque employé du service d’ordre présent aux alentours et susceptible de s’en charger... en vain. Contournant l'auton avec élégance, faisant habilement passer son plateau d’une main à l’autre, il vint se poster au côté du blessé et l’attrapa sous l’aisselle, sans grande conviction, se contentant de faire semblant de le soutenir. Il dévisagea la Lieutenant Ripley avec insistance, cherchant dans ses souvenirs à qui elle lui faisait penser. 
Call espérait que tout allait bien se dérouler. Elle se savait en terrain ennemi et se méfiait de tout le monde. Le serveur semblait déjà se poser des questions. Dès qu’elle le vit faire signe au barman, elle lâcha Volvic et se jeta contre le bar entre deux clients. Abusant de ses charmes et prenant un petit air ingénu, elle posa le canidroide sur le zinc, se souleva sur la pointe des pieds, croisa ses avant-bras sur le comptoir en se penchant légèrement en avant, pour bien se montrer et se faire entendre, sourit toute rayonnante de bonheur et cria au barman qui ne voyait plus qu’elle, sa jolie frimousse, sa petite poitrine rebondie, la cambrure de ses reins et le haut de ses fesses bien rondes se hissant au dessus du bar :
- Salut…! Vous avez des modem de connexions externes…? 
- Heu…! Oui, bien sûr…! » répondit l’employé en regardant à droite, puis à gauche sans arrêter de secouer ses cocktails. Mais là, il n’y en a aucun de disponible…! Je peux vous en réserver un. Vous voulez commander quelque chose, en attendant…?

Call soupira de déception. Elle se laissa glisser du comptoir et se mit à sautiller comme une petite fille, les mains crispées sur le bord du zinc avec un air si désappointé, si affolé et angoissé que le barman en eut de la peine pour elle. Auprès d’elle, les clients gênés par l'odeur de ses vêtements souillés commençaient à s’agiter sur leur tabouret en grimaçant de dégoût.
Call improvisa :
- Il y a d’autres endroits pour se connecter…? demanda-t-elle au barman.
- Dans la salle, mais toutes les tables sont prises ! 
- Savez-vous si des gens du gouvernement sont présents, ce soir…?
Le barman la regarda de travers, soudainement suspicieux.
- Il y en a peut-être, mais je ne pourrais pas les reconnaitre…! Ils se cachent plutôt bien, en général…! 
Il remarqua, soudain, le parfum d’égout et de vase que Call trimbalait avec elle. Elle puait, vraiment, grave…! pensa-t-il. Au même instant, le serveur qui avait libéré un siège pour y asseoir Volvic, lui fit signe de prévenir qui de droit.  
Call se dit qu'elle n'avait plus une minute à perdre en voyant le barman s'exécuter. Les militaires n’allaient sûrement plus tarder à envahir l’endroit qui semblait, lui-même, infesté de mercenaires, leurs complices. Il lui fallait, absolument, mettre la main sur un modem, avant que le barman ne prévienne l'un d'eux. Ce dernier tapait déjà un code sur son portable. Affolée, hésitante à l'idée de s'en emparer par la force, elle tourna la tête en tous sens et entrevit soudain la haute silhouette de Ripley qui s’éloignait au milieu de la foule. La crainte de la perdre l’angoissa un peu plus.
La Lieutenant était à mille années-lumière de s’intéresser aux déboires de Call. Son esprit flottait au dessus de la foule. S’imprégnant de toute cette vie, de toute cette humanité, de toute cette joie et de cette insouciance qui lui avaient tant manquées durant sa "Mort". Elle s’emparait de l’énergie et du plaisir qui émanaient des danseurs en transe. Elle se délectait avec eux, de tout l’alcool qu’ils buvaient et de toutes les drogues qu’ils consommaient. Elle absorbait la musique de tout son être, sentant le souffle surpuissant des basses lui traverser le corps de part en part et lui faire l’effet d’une rafraichissante brise d’été. Et puis elle se vautrait et s’étendait parmi eux dans la moiteur des alcôves. Elle renaissait seulement, maintenant. Les alvéoles de ses poumons s’ouvraient pour la première fois. Un cri monta dans sa gorge. Elle respira à nouveau et se découvrit, là, au cœur de l’Humanité, plus étrangère que jamais. Elle reprit peu-à-peu ses esprits et laissa errer son regard ébloui à travers l’immense salle.
Creusé dans la roche, un gigantesque espace s’ouvrait devant elle. Quatre énormes piliers d’acier arrachés à la Tour Eiffel s’élançaient en croix sous la voûte de calcaire et venaient soutenir l’imposante dalle du plafond suspendue quinze mètres plus haut. Tout en bas au centre d’une vaste cuvette s’étalait la très spacieuse piste de danse livrée à une meute de zoulous déchainés. De là, s’élevaient, tout autour, des rangées d’alcôves aux designs suggestifs, disposées en gradins, et accessibles par des allées en verre lumineuses qui s’étendaient comme une toile d’araignée phosphorescente jusqu’à l’esplanade de marbre noir où elle se trouvait. L’interminable bar circulaire, adossé à la paroi rocheuse, partait de chaque côté de l’entrée et ceinturait tout le tour de la salle d’une mince couronne de lumière régulièrement ponctuée d’images holographiques pendues comme des lanternes sous le nez des clients. Enfin, pour parfaire le tout, planant au dessus des danseurs extasiés, un titanesque hologramme de la Voie-Lactée s’étirait en pivotant lentement au dessus de la piste de danse en déversant des nuées d’étoiles colorées sur la foule en délire. Elle remarqua aussi les centaines de strip-teaseurs et strip-teaseuses holographiques qui se déhanchaient vulgairement de-ci, de-là, jetant ingénument leurs sous-vêtements qui disparaissaient instantanément dans les airs avant d’atteindre leur cible. Les danseurs et danseuses holographiques se cambraient furieusement sous l’œil aiguisé de clients avides, écroulés dans leurs alcôves, et adoptaient pour eux de ridicules poses acrobatiques autour d’un cylindre de métal chromé, la tête en bas et les jambes écartées… Cet ultime détail ramena Ripley à la réalité. Elle se sentit subitement très seule, étrangère aux désirs et au vacarme de ses contemporains. Les quelques clients et serveurs qu’elle semblait gêner la regardaient avec suspicion en s’écartant pour éviter de la bousculer.
Au bar, Call tentait de détourner l'attention du barman.
- Ecoutez, vous pourriez me prêtez votre portable. Juste quelques secondes...! C’est vraiment important ! Je dois prévenir des amis pour qu’ils viennent nous chercher. Nous venons d’avoir un accident ! Un homme est blessé !

Volvic gisait en effet à quelques sièges de là, toujours groggy et nauséeux. Le barman n'y vit aucune urgence.
- J’aurais bien voulu vous aider, mais je ne peux pas déroger au règlement ! Le mieux pour vous, c’est d’aller en salle de dégrisement. Vous pourrez vous nettoyer et vous faire soigner ! 
Au même instant, Ripley s’approchait de Call par derrière. Elle attrapa l'auton par la taille et lui cria dans les oreilles : 


- Alors, ma belle… tu as prévenu nos sauveurs...? 
Le barman se figea et recula soudainement pour aller buter contre le bac à vaisselle, prunelles écarquillées. Il voulut marmonner quelque chose mais sa bouche ne fit que clapoter dans le vide. L’effet de surprise passé, il tendit le portable en tremblotant et bégaya du bout des lèvres :
- Te…tenez…! 
La Lieutenant dut étirer son buste par-dessus le comptoir pour se saisir de l’appareil. Elle eut un sympathique sourire pour leur bienfaiteur en s’emparant du portable.
- Merci beaucoup…! s'exclama-t-elle. Puis elle remit l'appareil à Call, avant d’ajouter à l’adresse du barman : Vous avez du champagne…? 
Call dissimula le portable sous le zinc du bar, puis elle tira discrètement le cyber-cordon de son avant-bras pour le brancher sur un des ports d’accès.

Au même instant, deux de leurs voisins se retournèrent en reniflant bruyamment pour montrer leur dégoût. Ripley remarqua, un peu surprise, les étranges visages modifiés, sculptés, élargis, rehaussés, qu’arboraient les deux clients mécontents. Elle les jaugea un court instant, les transperça de son regard noir et les renvoya à leurs affaires. Les deux importuns se détournèrent sans demander leur reste. 

Ripley continua à observer le barman qui tentait de mettre un peu d’ordre dans ses pensées et qui la fixait toujours d’un air hébété. Elle laissa échapper un petit rire nerveux.
- J’ai l’air si effrayante que ça…?
Le barman essaya de répondre, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il hésita quelques secondes, puis se dirigea vers un coffret de métal posé sur une étagère pour en retirer une télécommande. Le barman revint se poster auprès d’elle, se gardant bien de trop s’en approcher, puis désigna le diffuseur holographique le plus proche. La Mutante accoudée, tourna la tête et leva les yeux vers les images qui s’agitaient au dessus du bar. Deux charmantes jeunes filles aux silhouettes pré-pubères se frottaient mutuellement le minou et se mordillaient le cou en riant à gorge déployée. Le barman cliqua sur une des touches…Et ce fut elle-même, "La Mutante", qui apparut en long, en large et en travers sous le diffuseur. Les clients râlèrent. L’un d’eux s’exclama :
- Oh… ! Y’en a marre d’celle-là…! 
Ripley refoula l’effet de surprise pour prendre un air sombre et intéressé. Le visage de la présentatrice remplaça le sien qui se réduisit à un encart sur un bord de l’hologramme. Un script indiquait qu’elle risquait d’être porteuse de germes extra-terrestres et pouvait être très contagieuse. Le barman changea de canal et, à nouveau, le visage de "La Mutante" apparût dans le faisceau du diffuseur, cette fois-ci accompagnée par celui de Call. Ripley apprit, en lisant les commentaires, qu’elles étaient toutes deux recherchées à travers le système exo-planétaire et que des millions de personnes étaient prêtes à les aider. Les aider ! pensa-t-elle. Et de quelle manière…?
Le résumé de sa vie défilait à l’écran en images et en script, faisant renaitre ses plus lointains souvenirs. On y racontait aussi ses incroyables exploits guerriers, dignes des plus grands héros des légendes antiques. Son propre sacrifice. Et surtout, sa résurrection. Miraculeuse et néanmoins scientifique.
Elle, qui s’était prise pour une étrangère, se faisait, en réalité, attendre et désirer comme une reine. Elle entrevit en un éclair les toutes nouvelles perspectives que l'avenir lui préservait. 
Un cyber présentateur apparut ensuite à l'écran et parla quelques secondes. Le script indiquait : « …En exclusivité… Les dernières informations provenant de la base d’expérimentation de l’Armée, sur le sauvetage de "La Mutante"… Certaines scènes ont un aspect particulièrement choquant et sont déconseillées aux personnes les plus sensibles… ».
La Mutante comprit aussitôt d’où ces horribles images provenaient. C’est Call qui, au même moment, les expédiait au gouvernement. Du direct en somme. Elle se tourna vers l'auton et l’accusa d’un regard noir et glacial.
Call avait relevé la tête. Ses grands yeux tristes, emplis d’innocence, parlaient pour elle. Une enfant en train de chaparder n’aurait pas eue plus de crédit. Elle semblait si humaine, tenant ses mains coupables dissimulées sous le comptoir et implorant le pardon d’un air contrit.
Des clients tapotaient sur l’épaule de leur voisin et désignaient les fugitives du regard, les comparant aux images du diffuseur. L’employé n’attendit pas une seconde de plus et rétablit le réseau intérieur. Il jeta un dernier regard aux deux femmes, qui voulait dire : « Voilà… C’est tout ce que je peux faire…! », puis il se remit au boulot car les commandes s’entassaient. D’une main, il embarqua deux bouteilles posées sur une étagère et recommença à jongler avec. 
A quelques mètres de là, Volvic, se sentait reprendre des forces et de l’assurance, s’habituant peu à peu à la pression lancinante qui lui comprimait les viscères. Il se laissa glisser de son tabouret et posa les pieds sur la dalle de marbre scintillante, attendit un petit instant pour être sûr de tenir en équilibre, puis se décida à rejoindre les deux femmes. Ça avait l’air d’aller. Il marchait droit et respirait beaucoup mieux .
- Tiens…! Notre bon samaritain !  s’écria Ripley en l’apercevant. Au fait…! On ne connait toujours pas ton nom ! 
- Je m’appelle Volvic…! 

Par politesse, ce dernier essuya sa paume moite sur ce qu’il lui restait de vêtement sec et serra la main que la Lieutenant lui tendait. Il frissonna en sentant le contact de sa peau glacée contre la sienne. Elle le gratifia d’un sourire en l’honorant d’un « Et bien, merci, Volvic…! » qui semblait clôturer leur collaboration.
Au même instant, Call se retourna vers ses compagnons en empochant le portable du barman comme s’il lui appartenait. Elle devait maintenant attendre le secours de la police territoriale ou fuir si cela s’avérait nécessaire. Un plan venait d’être établi et elle n’avait plus qu’à le suivre à la lettre. Elle regarda à gauche, puis à droite, aperçut certains clients indécis qui les observaient, mais nul signe d’agitation. La rumeur n’avait pas fait long feu et les militaires n’apparaissaient toujours pas.
- « Il ne faut pas rester au bar. Il vaut mieux se fondre dans la foule en attendant les secours. Les militaires ont des complices, par ici ! ».
- Je récupère mon chien…! dit Volvic. 

Le civil reprit le canidroïde posé sur le comptoir et le cala sous son bras. Il espérait encore que la partie ne se termine pas sans lui et il eut la tentation de proposer ses services aux deux fugitives. Le destin allait finalement exaucer son voeu.
L’énorme son cessa, soudainement, de vibrer autour d’eux et le silence figea la salle entière. Tous les danseurs qui s’éclataient sur la piste centrale s’arrêtèrent dans un même mouvement, comme vidés de leurs substances. Aucun client ne finit le geste qu’il était en train d’accomplir. Tous les hologrammes, ainsi que l’imposante Voie-Lactée qui s’étirait au dessus d’eux, disparurent à la même seconde, plongeant le Sound-Club dans l'obscurité. Une puissante vague de mécontentement s’éleva alors et résonna contre les parois invisibles de l’immense salle. Aussitôt, les premiers accords de l’Universel Requiem retentirent et recouvrirent les cris. Enfin, un implacable et éblouissant faisceau lumineux perça l’obscurité au rythme des coups d’archets synthétiques et fit brusquement apparaitre les trois fuyards dans un halo de lumière. En quelques secondes la foule se tût et tous les regards se fixèrent sur eux.
CHAPITRE N°12
Deg finit de sniffer sa ligne et releva le nez de la table. Il avait le regard flamboyant, rouge écarlate, et le bord des narines enfariné de résidus de coke pure à cent pour cent. Il essuya les restes de poudre avec ses doigts dégueulasses, puis les étala sur ses gencives blanchâtres en grimaçant. Son ainé, Def, tournait comme un lion en cage au milieu de la pièce en jetant des coups d’œil vers le diffuseur holographique et en parlant à travers son micro :
- Ok, les lâche pas d’une semelle…! Va falloir qu’tu craches ton flow comme jamais, mec ! J’veux une putain d’révolution. Les militaires sont à nos portes et il est hors de question qu’ils s’emparent d’elle avant moi…!  Réveille-moi toute cette bande de fainéants. J’les veux prêts à s’battre pour elle dans moins d’trente secondes. T’as même pas l’temps d’réfléchir, faut qu’t’improvise un truc, là, direct, dans l’genre fin du monde…! Démerde-toi pour la faire évacuer par la sortie Est. T’as qu’a t’servir d’la poursuite pour leur montrer la bonne direction, ça d’vrait suffire ! 

Il interrompit la communication. Dans le diffuseur, la voix du D-J s’éleva par-dessus la musique, enveloppée d’un énorme écho qui la rendait majestueuse :
- Compagnons…! Citoyens du Monde…! 
Def, sans quitter l’hologramme du regard, dit à son frangin :
- Dès qu’ces enculés d’militaires sont dans les murs, on y va…! 
- Ouais…! Sûr, qu’elles vont tomber dans l’piège ! 
_

La Mutante leva le bras au dessus de sa tête pour protéger ses rétines ultra-sensibles. Volvic, grimaçant de douleur, fit de même. L'auton, elle, fit semblant d’être éblouie par les puissants projecteurs. Elle plissa les yeux et tendit une main dans la lumière pour faire écran. Elle cria pour se faire entendre.
- Il faut fuir…! 
Toute la foule présente dans l’enceinte du Sound-Club avait les yeux rivés sur les trois fuyards, prisonniers du halo de lumière. Le D-jay, perché dans son aquarium, entonna sa harangue entre les envolées lyriques du méga-requiem et les nappes de synthés qui les accompagnaient :
- Compagnons…! Citoyens du Monde…! Une page de notre histoire va se tourner, ici-même, grâce à vous. Il nous faut sauver une héroïne des temps modernes et l’arracher aux mains des militaires qui sont à nos portes. Celle qui a tant besoin de notre aide, la mérite plus que nulle autre personne, ici-bas. Sachez qu’elle s’est sacrifiée pour nous et qu’elle a combattu nos ennemis et leurs terrifiantes créatures extraterrestres pour sauver l’Humanité. Cette femme, désormais légendaire, sauvée de l’Enfer, nous revient auréolée de gloire…! Vous l’aurez tous reconnue. Celle que l’on nomme "La Mutante" est parmi nous ce soir, et comme elle l’a fait pour nous, c’est à nous, aujourd’hui, de la protéger de la vindicte des militaires. Le gouvernement a besoin de nous pour la délivrer de ses poursuivants et nous allons tout faire pour l’aider à s’échapper ! Regardez-la bien…! Le destin l’a amené ici pour que nous, tous, entrions dans l’histoire. Saluons tous ensemble le retour de… 

Il hésita une seconde, puis lança sans réfléchir : Lady… Ripley… ! 
La foule comprit enfin ce qui se passait et de qui l'on parlait. Ce fut une ovation digne de ce que la "Mutante" représentait pour eux. Une énorme clameur s’éleva, plus forte que la musique. Puis des centaines de djeuns et autres civils se mirent ensemble à scander ce nom qui devait rester gravé pour l’éternité : Lady Ripley… ! Lady Ripley…! 
_
A l'entrée du Sound-Club, le Lieutenant Haribo avait remit son escadron en action. Il prit plaisir à se farcir quelques djeuns au passage, les envoyant au tapis avec une bonne volée d’infra-basses et d’électrochocs. Huit de ses soldats, pieds à terre, formaient une chaine en demi-cercle autour de la porte d’entrée blindée du "Voie-Lactée", armes pointées vers les civils, pour protéger leurs deux équipiers occupés à court-circuiter le système d’ouverture. Quelques djeuns furieusement tenaces leur tiraient dessus avec les dernières canettes de Krakoa disponibles.
Avant que les militaires aient fini de percer le mur pour atteindre le boitier de commande, la lourde cloison blindée coulissa d’elle-même et libéra le passage. Les soldats-androïdes pénétrèrent dans le sas et foncèrent têtes baissées vers la grande salle du Sound-Club.
_
Def venait juste d’ordonner l’ouverture de la porte d’entrée et se reconnectait à la salle de contrôle. Il parla fort par-dessus la voix du D-jay qui exultait dans le diffuseur.
- Va y avoir du grabuge, mon gars. Fais gaffe de pas la perdre de vue et continue à m’dire tout c’qui s’passe, seconde par seconde ! 

Puis il se tourna vers Deg.
- Bon, allez…! Un dernier pour la route, frérot et on y va !  

Ils se saisirent chacun d’un sepsi, le portèrent à leur bouche et en allumèrent le fourneau en tirant dessus comme des forcenés. Ils gardèrent la fumée jusqu’à ce que toutes les particules de coke se soient collées aux alvéoles de leurs poumons, puis recrachèrent leur haleine infecte en toussant de toutes leurs forces. Def se rinça le gosier d’une gorgée avec le fond de bière qu’il lui restait. Deg décapsula une canette de Krakoa et la but toute entière à grandes lampées, avant de l’écrabouiller entre ses gros doigts de mécano. Il plissa les yeux, secoua la tête sous l’effet tonique de la mousse effervescente, reposa le petit accordéon de métal aplati sur la table et se leva en éructant : « OoooKay…! C’est parti ! 
Les deux frères se saisirent de leur fusil-mitrailleur et disparurent par le passage secret.
_
A l'intérieur du Sound-Club, la voix du d-jay s'élevait au dessus des accords flamboyants de l'universel-requiem et continuait de motiver la foule.
- L'ennemi est dans les murs...! Allons-nous le laisser agir illégalement sur notre territoire…? Bien sur que non…! Il n’en est pas question…!  

Des hurlements répondaient aux appels enfiévrés du d-jay et se mélangeaient à la musique de plus en plus obsédante. La clameur ne cessait de s’amplifier. 

- Allons-nous le laisser s’emparer de celle qui s’est sacrifiée pour nous…? JAMAIS…! Nous n’en avons pas le droit…!
Des dizaines de civils se rapprochèrent des trois fugitifs par petits groupes et formèrent très vite une barrière tout autour d’eux. Bien qu’ils soient invisibles dans l’obscurité, Ripley, aveuglée par la puissante lumière du projecteur, pouvait visualiser chacun d'eux. Elle vit ainsi le cercle humain se refermer inéluctablement sur eux, sous la poussée des nouveaux arrivants qui s'entassaient pour les apercevoir.
Soudain, le gigantesque hologramme central s’illumina et le visage de la "Mutante" apparut au dessus de la foule, éclairant d’un faible éclat la piste de danse et les alcôves alentour. Une puissante acclamation et un tonnerre d’applaudissements accueillirent cette magistrale apparition. Le D-jay reprit : 

- Lady Ripley a besoin de nous…! Elle a besoin de votre énergie, de votre courage pour l’aider à se libérer du joug de nos ennemis…! Enfants de la Liberté, réveillez vous !  

L’excitation arrivait à son comble et il fallait que ça pète. Il cria à s'en coinçer les cordes vocales. 

- Les militaires sont dans la place, citoyens…! Unissons nos forces… Protégeons-la et libérons-la des mains de l’oppresseur…! Lady Ripley a combattu pour nous, alors luttons pour elle…! 
L’escadron de soldats-androïdes passa les portes battantes sous le feu des projecteurs et pénétra au sein du Sound-Club sans rencontrer la moindre résistance. Les clients figés par la surprise ou se croyant au spectacle, les laissèrent prendre leur envol sans broncher.  L'escadron se posta au dessus des trois fuyards pour les encercler, fusils pointés sur les civils. Quatre soldats mirent pieds à terre et s’avancèrent vers la Lieutenant. Call, complètement affolée ne voyait plus qu’une seule chose à faire : foncer dans le tas avant que les militaires ne s’emparent de sa protégée.
Ce fut comme un signal. Dès que l'auton se jeta au devant de la "Mutante" sur un des soldats-androïdes, le premier rang de civils rompit brusquement et des dizaines de djeuns en furie, bourrés de speed, sautèrent sur les trois autres soldats-androïdes et les entrainèrent à terre dans leur chute. Quelques uns prêtèrent main forte à Call et firent tomber son adversaire en se lançant sur lui d’un même élan. Les soldats se redressèrent tant bien que mal de la mêlée à coup d’électrochocs, mais à peine se relevaient-ils que de nouveaux coups de pieds et d’épaules venant de partout à la fois les remettaient au tapis. Ils réussirent néanmoins, un à un, à reprendre leur envol et à rejoindre l’escadron stabilisé au dessus de la cohue.
Les militaires ne semblaient rien pouvoir faire contre les ardeurs suicidaires des djeuns qui se trouvaient maintenant à quelques pas de la "Mutante", lui faisant un rempart de leur corps. Les djeuns hurlaient avec la musique qui durcissait, conspuant les soldats-androïdes et leur envoyant leurs vœux selon un code gestuel des plus disgracieux.
L’escadron fit alors une dernière tentative pour s’emparer de la Lieutenant. Deux soldats se placèrent de chaque côté d’elle, à bonne hauteur, hors de portée d’un éventuel accrochage. Ils la visèrent, puis firent feu. CLAC ! Deux filins s’étirèrent en sifflant dans les airs et cinglèrent violemment le cou de Ripley en l’enserrant. Le reste de la formation décocha une salve d’infra-basses très puissante sur les civils les plus proches pour les immobiliser.
Volvic, lui, s’effondra comme une souche. Le choc muet eut très peu d’effets sur Ripley et la laissa tout à fait consciente. Elle sentit les câbles d’acier électrifiés lui scier la peau, l’étrangler, puis commencer à la soulever. Elle eut le réflexe de s’en saisir en les enroulant autour de ses poignets et tira dessus de toutes ses forces. Les deux soldats chancelèrent dans les airs, se rétablirent et lui envoyèrent aussi sec un méchant électrochoc. Le courant intense lui brûla les chairs du cou et lui vrilla le cerveau, lui assénant un véritable coup de massue derrière la nuque. Pas suffisant pour lui faire perdre connaissance, mais assez puissant pour la paralyser partiellement.
Call se tenait debout au milieu de civils choqués, certains étendus sur le sol. Elle vit Ripley s’élever dans le faisceau de lumière, le visage crispé par la douleur. Scène qui ne manqua pas de faire sensation. La Lieutenant semblait léviter dans les airs, en pleine crucifixion. Call se fraya tant bien que mal un chemin entre les blessés gigotant à terre. L’atteignant presque, elle poussa de toutes ses forces sur ses deux jambes et s’élança, mains tendues, pour attraper les chevilles de Ripley. Son poids qui, malgré sa taille, n'était pas négligeable la fit redescendre de quelques centimètres. Les deux soldats arc-boutés redoublèrent d’effort et réussirent à la hisser elle aussi. Call, totalement impuissante, fut emportée avec sa protégée.
C’étaient sans compter sur la ténacité et l’agilité des djeuns les plus nerveux et les plus expérimentés. L'un d'eux fut catapulté par ses amis, monta dans les airs et s’accrocha à elle par les pans de sa veste, déstabilisant les deux androïdes, subitement bloqués dans leur ascension. Ces derniers commencèrent à patiner sévère et à perdre du jus. Un troisième "djeun" plein d’ardeur s'élança et agrippa son camarade suspendu à moins d’un mètre du sol. Les deux soldats perdirent aussitôt de la hauteur et vacillèrent. Un quatrième civil, puis un cinquième et encore un autre se jetèrent en grappe au secours des fugitives pour leur faire mettre pieds à terre. Pesant de tout leur poids et eux-mêmes tirés par d'autres, ils formèrent une chaine qui eut raison des deux soldats.
Call crut qu’elle allait briser les chevilles de Ripley, tant elle serrait pour la retenir. L’escadron balança une dernière volée d’infra-basses, mais presque tous les djeuns tinrent le coup et restèrent fermement accrochés à elle. L’auton sentit enfin la dalle de marbre sous ses talons. Elle réussit à tirer la Lieutenant vers elle à la seule force de ses bras et crût un court instant pouvoir la libérer. Les soldats-androïdes venus en renfort lui otèrent tout espoir. 

Ripley, proche de l'écartèlement, s'éleva à nouveau de quelques centimètres. Elle avait l'air d'une crucifiée avec ses bras en croix et sa tête qui penchait, tétanisée par le courant électrique qui la foudroyait.    
Fort heureusement, les militaires durent très vite lâcher l’affaire. Certains djeuns plus téméraires que les autres escaladèrent la mêlée d’épaules en épaules et attrapèrent les jambes de la Lieutenant. Le puissant voltage passa instantanément de l’un à l’autre et se dispersa dans la foule de djeuns agglutinés, libérant Ripley de sa paralysie. Cette dernière tira brutalement sur les filins électrifiés. Les boucles d’acier qui lui enserraient le cou se déroulèrent par manque de tension, puis elle réussit à dégager ses poignets. Plus sûrement qu’un raz de marée, la horde de djeuns entraina Lady Ripley et Call dans sa dégringolade. Le pauvre Volvic, recroquevillé à terre avec son canidroïde, fut littéralement enseveli.
- « VICTOIRE… VICTOIRE…! » exultait le D-jay.
La musique lourdement rythmée et distordue rajoutait de la tension, redonnait de l’énergie aux corps épuisés et enflammait les cœurs. La voix du D-jay restait le seul point de repère compréhensible, capable de les guider dans ce chaos.
- « Debout, les Djeuns…! Montrez nous ce que vous savez faire…! Délivrons-la ! ».
La mêlée se redressa de justesse. La Lieutenant résista et retrouva son équilibre. Elle releva deux djeuns par le col de leurs blousons. Autour d'elle, ceux qui étaient tombés, se redressaient lentement ou étaient relevés à bout de bras par de nombreux volontaires.
- Délivrons-la...! Délivrons-la...!
Les paroles du d-jay, obsédantes, agissaient comme une drogue sur la foule et résonnaient dans leurs esprits comme un ordre suprême, un devoir éminent à accomplir. Une vague humaine déferla alors vers la Lieutenant Ripley, la souleva et l’emporta par-dessus la foule, dans le sillage de lumière tracée pour elle.
L'auton dut employer la force pour se libérer de l’étreinte infernale qui pesait sur elle. Elle tendit la main et hurla à s’en arracher un haut-parleur en voyant sa protégée disparaitre par-dessus la foule. Elle sentit alors des dizaines de poignes la saisir. Volvic se retrouva, lui-aussi, happé et emmené par la multitude dans le sillage de Ripley.

L’escadron de soldats resta posté au-dessus d'eux et suivit leur trajectoire. Ripley, les bras en croix, voguait sur un flot de mains tendues, le long d'une voie toute tracée, matérialisée par la lumière des projecteurs. Une véritable arche humaine se mit spontanément en place afin de protéger les fuyards de la menace militaire. Des centaines de djeuns s'érigèrent en pyramides au fur et à mesure de leur avancée pour faire rempart de leurs corps et les escortèrent ainsi jusqu’à une issue de secours. Percée sous les gradins et située au fond d'un couloir bas de plafond, l'issue était inaccessible pour un escadron aérien. Les militaires tentèrent une percée et descendirent en file indienne, balançant des rafales d'infra-basses au milieu de la foule pour s'ouvrir un passage. Les civils tombèrent comme des mouches sous l'intensité de l'attaque, mais d'autres surgirent aussitôt et n'hésitèrent pas à s'en prendre directement aux soldats-androïdes. La résistance civile fut si violente que la nécessité de l'usage d'une puissance léthale pour la briser força les militaires à abandonner la poursuite. L'escadron n’attendit pas une seconde de plus et repartit d’où il venait sous les huées de la foule.
Ripley fut déposée devant l’issue de secours. Puis se fut au tour de Call et enfin de Volvic. Tous trois se retrouvèrent face à une porte coupe-feu gardée par deux vigiles. La foule se pressait derrière les fuyards et semblait vouloir les accompagner dans leur fuite. Les deux gardes durent contenir l'ardeur des civils avec fermeté, et tandis que l’un s’interposait avec force pour empêcher la foule d’avancer, l'autre déclencha l'ouverture de la porte de secours. Ce dernier laissa d’abord passer la Lieutenant, puis l’auton, mais referma brusquement la cloison coulissante sur leur compagnon de route. L’épaisse tranche de métal vint frapper Volvic à la tempe, cogna son épaule endolorie et finit par le coinçer au niveau du thorax contre l'encadrement de la porte. Le civil en lâcha son canidroïde. Le visage tordu de douleur, il tenta de repousser le lourd panneau d'acier. Call essaya de le dégager. En vain...
C’est Ripley qui s’en chargea. L’apparente facilité avec laquelle celle-ci fit reculer le panneau d’acier impressionna les deux vigiles qui préférèrent ne pas s'interposer. Call tira Volvic à l’intérieur du tunnel et la cloison se referma enfin sur eux. 

« VICTOIRE ! » crié par la foule, fut le dernier mot que les trois fugitifs entendirent.


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